Mgr Laurent BIRFUORE DABIRE, à propos des violences au Niger suite aux caricatures du Prophète Mahomet

Après avoir été victime d’un drame sans précédent perpétré par des islamistes le 7 janvier dernier causant plus de dix morts, le journal Charlie Hebdo a répondu à cette attaque par une caricature du prophète Mahomet.

Comme une trainée de poudre, cette caricature va créer à son tour une vague d’indignation, de violences et de condamnations de divers bord religieux.

On se rappelle de cette réaction du Pape François condamnant cela en ces termes : "La liberté d’expression ne donne pas le droit d’insulter la foi d’autrui" et de celles de prédicateurs musulmans. En plus de ces condamnations verbales, l’on note des violences dans plusieurs pays dont le cas le plus proche est celui du Niger où des personnes ont été tuées et des églises saccagées. En effet, nous avons rencontré le 28 janvier 2015 Monseigneur Laurent BIRFUORE DABIRE, Evêque de Dori, aussi Enseignant de Droit canonique et Répondant juridique de l’UFC-Dori qui condamne sans détours ces situations et invite "la modération quelque soit son bord, au discernement et surtout à un esprit de sagesse".

"Ufc-dori.org" : Bonjour Monseigneur. Merci de nous recevoir chez vous pour échanger de la situation qui a prévalu au Niger voisin suite aux caricatures du Prophète Mahomet par le journal satirique français Charlie Hebdo. Tout d’abord, que pensez vous des attaques du 7 janvier contre Charlie Hebdo ?

SE Mgr Laurent BIRFUORE DABIRE : Lorsque nous avons appris par les médias ce qui est arrivé, nous avons déploré ces faits parce que la violence surtout le terrorisme ou l’homicide, l’élimination de celui avec qui on n’est pas d’accord ne peut pas être une solution de résoudre les problèmes, donc pour cela ce n’est pas quelque chose que l’on peut accéder.

"Ufc-dori.org" : A la suite de ces attaques, pour plus ou moins répondre au coup de pieds de l’âne comme on le dit, Charlie Hebdo a procédé à la caricature du prophète Mahomet qui va causer des émeutes au sein de la communauté musulmane. Quelle analyse faite vous des caricatures de prophètes ?

SE Mgr Laurent BIRFUORE DABIRE : La littérature satirique a une histoire émaillée de ce genre de situations, objet de poursuite à des moments donnés. Aujourd’hui on considère que cela fait partie du droit à l’expression, à l’expression libre sans doute ; mais je penses que cette liberté d’expression doit s’accompagner d’une forte responsabilité et voire beaucoup de discernement en tenant compte du contexte et des biens qui peuvent être en jeu. Il y’en a qui pense que lorsqu’on parle de liberté, il n’y a pas limite mais je penses que cette façon de considérer les choses n’est pas tout à fait vrai parce que les réalités humaines ont toujours une limite et si on refuse cette limite là, on va à la dérive.

"Ufc-dori.org" : Etes-vous donc de cette avis du Pape François qui disait que la liberté d’expression ne donne pas droit de tourner en dérision la foi des autres, et qui plus loin dans son propos ajoute que même un grand ami qui injurie sa mère ne doit pas être étonné de recevoir un coup de point ?

SE Mgr Laurent BIRFUORE DABIRE : Le Saint Père a une façon très simple, vivante et concrète d’affronter ces réalités conflictuelles. Dans la société pluraliste d’aujourd’hui c’est une bonne chose où qu’il y ait la liberté d’expression, Dieu merci. C’est grâce à elle que chacun peut se prévaloir d’un certain nombre de positions, d’opinions, etc. Mais comme je le disais, il faut mettre une certaine limite même si cette limite ne nous vient pas de l’extérieur, mais soi-même on peut s’imposer cette limite eu égard à d’autres valeurs qui sont en jeu. C’est sur ce point que le Saint Père a raison quand il attire de façon pragmatique l’attention des gens sur le fait qu’il y a des situations devant lesquelles la sagesse humaine conseille de s’arrêter ou de faire autrement. Si je me réfère même à la devise française « Liberté-Egalité-Fraternité », moi, si je pouvais poser une question à Charlie Hebdo c’est de savoir où est la fraternité dans ce qui s’est passé ? Voilà la question ! Mgr interloqué La liberté, l’égalité, où est donc la fraternité si on part dans une logique à trois membres et on termine à deux membres, ya un problème.

"Ufc-dori.org" : A la suite des caricatures, plusieurs actes violents ont été "Ces réactions même si on peut les considérer comme légitimes débordent le cadre où l’on se trouve. Parce que d’abord ça s’est passé en France" produits dans certains, en l’occurrence au Niger où des églises ont été saccagées et des familles endeuillées. Comment appréhendez-vous cette situation ?

SE Mgr Laurent BIRFUORE DABIRE : La question des réactions à ce que l’on retient comme inapproprié et injuste ou insultant à son égard relève également de la limite, du discernement et de la sagesse. Ces réactions même si on peut les considérer comme légitimes débordent le cadre où l’on se trouve. Parce que d’abord ça s’est passé en France (les caricatures), et même en France il s’agit d’un journal, donc ce n’est pas toute la France, quand bien même on estimerait qu’on est fondé de faire ce que l’on fait, on ne peut pas s’en prendre à tous les Français de façon indiscriminée qui n’ont rien à voir dans ce qui s’est passé a fortiori s’en prendre à des gens qui ne sont pas en France et qui ne sont ni Français. Pour moi, c’est une réaction inappropriée, un débordement dont on doit rechercher sérieusement les causes.

"Ufc-dori.org" : Sachant que la région du Sahel fait frontière avec le Niger où se sont produites ces violences, est-ce que cela ne vous inquiète pas ?

SE Mgr Laurent BIRFUORE DABIRE : Oui, ça m’inquiète en tant qu’Africain, en tant ouest-africain et en tant que religieux. Dans la sous région, le Niger est plus qu’un voisin du Burkina Faso. Le Niger est un pays ami. Voir ces choses se passer pour des motifs « religieux ». Moi je ne suis pas sûr que ces réactions puissent être totalement attribuées à des motifs religieux. Je penses peut-être que les gens ont d’autres raisons et les incidents et dérapages ayant quelques traits avec la religion donnent le prétexte pour se manifester. Sinon je penses qu’on n’a pas besoin d’être particulièrement averti pour savoir que le voisin avec qui on vit chaque jour n’a rien à voir avec ce qui s’est passé en France ou ailleurs ! Peut-être même qu’il n’est même pas encore informé par les masse médias et il doit répondre de ce qui s’est passé. C’est totalement injuste !

"Ufc-dori.org" : Quel appel avez-vous à lancer à l’ensemble des croyants ou non ?

SE Mgr Laurent BIRFUORE DABIRE : Le monde connait beaucoup d’incertitudes, d’instabilités et de crises et je penses que si j’ai un appel à lancer c’est d’appeler tout un chacun à la modération quelque soit son bord, au discernement et surtout à un esprit de sagesse. J’ai entendu par les médias beaucoup de raisonnements de types juridiques, etc. Mais je me demande si c’est un problème de droit à proprement parlé ? Parce que même en le posant comme problème de droit, j’aimerais qu’on m’explique encore mieux quel est ce droit qui n’a pas de commencement et qui n’a pas de fin ? Je penses donc qu’il est inutile de s’enfermer dans des sophismes pour ne pas voir la réalité. On un problème, des problèmes humains, de comportements inappropriés de certaines personnes qui utilisent les moyens dont ils sont les pratiquants, le journalisme ou encore l’économie, les armes ou autres choses. C’est vraiment un appel à la modération, au discernement et à la sagesse et surtout pour nous Africains de toujours nous poser la question de savoir si nous n’avons déjà suffisamment de problèmes pour en ajouter. Pour quelque chose qui se passe en France, est-ce que nous avons besoin de nous affliger ici à cause de cela ? Ce qui s’est passé au Niger, pour moi, c’est très grave ! Ca voudrait dire que chaque fois que chaque fois que je ne suis pas content de quelque chose, donc je réagis à la mesure de mes moyens. On est les plus nombreux, et donc on fait ce que l’on veut. Mais cela veut dire alors que l’on accepte le principe que si un jour on rencontre des gens qui gens qui sont plus fort que nous, ils ont le droit de faire de nous ce qu’ils veulent. C’est franchement erroné ! Et moi ça m’a fait très mal parce que le Niger, c’est un pays ami et voir que pour des stupidités advenues en France, nous nous aggravons cette situation sociale très difficile déjà par des destructions de biens et de pertes de vie humaine. Et s’il y a des gens qui sont responsables de cela, les autorités nigériennes dont on connait la perspicacité en matière de gestion de situations de ce genre sauraient les ramener à l’intérieur d’un dialogue constructif. Parce que nous mêmes chrétiens nous déplorons ce fait, car ce n’est pas Mahomet seulement qui a été caricaturé ! Les caricatures faites à Jésus sont encore plus sales, plus humiliantes. On prend les choses comme cela en essayant de dialoguer en espérant que le dialogue va conduire l’humanité à construire des chemins de paix et d’entente et de sagesse.

"Ufc-dori.org" : Un grand merci à vous Excellence de nous avoir accorder cet entretien qui pourrait faire comprendre aux uns et autres l’urgence et la nécessité du vivre ensemble.

 

SE Mgr Laurent BIRFUORE DABIRE : Merci à vous aussi en espérant que cette petite contribution aidera à la pacification des cœurs. J’ai apprécié surtout l’appel que le Président nigérien a fait et ensuite la déclaration des évêques du Niger qui ont dit qu’ils ont pardonné et que dès que ce sera possible ils reprendront les activités. Je pense que la paix va revenir et nous souhaitons vraiment que les gens soient modérés.